L’idée d’indépendance a été controversable dès le début de la lutte pour l’émancipation de la colonie britannique. De ce fait, l’île Maurice a été l’une des rares colonies britanniques à avoir refusé de choisir massivement la voie de l’indépendance. En effet, près de 44% des Mauriciens votèrent contre l’indépendance aux élections générales de 1967.
Puisque les élections s’étaient déroulées dans une ambiance fortement marquée par des réactions racistes et communales, ce non à l’indépendance a été diversement interprété. Mais avec le recul, après 43 ans d’indépendance, il faut bien reconnaître que ces 44% représentaient aussi des Mauriciens qui n’étaient pas motivés par le racisme primaire mais la peur de l’incertain.
Cette peur n’était pas totalement injustifiée. Les Mauriciens étaient habitués depuis 150 ans à la colonisation britannique. Londres s’était gardé d’utiliser une forme brutale de colonisation à Maurice. Les Britanniques avaient introduit des services de base gratuits, dont l’éducation primaire et la santé et investi dans les infrastructures. Maurice fut loin d’être un grand pays pourvu de ressources naturelles que la puissance coloniale exploita pour s’enrichir.
Dans les années soixante, plusieurs pays africains avaient déjà accédé a l’indépendance et l’expérience de la décolonisation ne fut pas toujours positive. Famine, guerres tribales, coups d’Etat militaires et exactions dans les ex-colonies dominèrent l’actualité mondiale. Les Mauriciens étant toujours extravertis ne manquèrent pas d’en prendre note. Le principal adversaire du Parti Travailliste, le Parti Mauricien Social-Démocrate (PMSD) de Gaëtan Duval, ne se fit pas prier pour jouer dans le registre de la peur. Ainsi, l’un des slogans clés du PMSD fut ‘l’indépendance = famine’. Auparavant, le PMSD avait utilisé d’autres slogans, plus nocifs encore, pour amener des Mauriciens à s’opposer a l’indépendance.
Finalement, Gaëtan Duval se joignit lui-même au pouvoir à peine deux ans après avoir annoncé la famine. Les premières années d’indépendance furent pénibles car le pays peinait à surmonter les affres du sous-développement et de la monoculture. Les graves crises sociales et économiques permirent la gestation d’un mouvement révolutionnaire qui défia les partis politiques traditionnels. Le Mouvement Militant Mauricien (MMM) dont l’âme reste toujours Paul Bérenger donna beaucoup d’espoir aux Mauriciens.
La première aventure électorale du MMM fut couronnée d’une spectaculaire victoire dans la circonscription même du Premier ministre en 1970. Le MMM commença sérieusement à ébranler les assises du gouvernement Ramgoolam-Duval. Sur le plan des relations intercommunautaires fortement éprouvées par le combat pour (ou contre) l’indépendance, le MMM fut le premier parti à prôner un mauricianisme intégral. Notamment en proposant le fondement culturel et idéologique nécessaire à un changement de mentalités. Ce nouveau message culturel s’articula parfaitement avec la nouvelle idéologie économique et sociale. Il fallait remplacer la lutte des races par la lutte des classes.
Bien que des courants latents de racisme ont persisté et même influencé des élections générales, le MMM joua un rôle déterminant dans l’élimination des appels outranciers aux réflexes communautaires dans l’action des partis politiques. Le MMM s’embourgeoisa graduellement pour devenir un parti traditionnel. Le Parti Travailliste brava bien en 1976 les premières élections générales qui l’opposèrent au MMM.
Depuis, on assiste à des numéros de chaises musicales, avec le MMM au pouvoir ou hors du pouvoir. La naissance d’un bâtard politique du MMM, le Mouvement Socialiste Militant (MSM), devait profondément changer les données politiques. Ce fut un parti qui adopta les méthodes de travail du MMM, s’inspira de la praxis libérale économique personnifiée par Margaret Thatcher, maintint les aspects fondamentaux du Welfare State mauricien comme conçu par les Travaillistes de sir Seewoosagur Ramgoolam et s’offrit en plate-forme à ceux réfractaires à une prise du pouvoir par le MMM. Après les premiers moments de vive tension entre le MSM et le MMM, les deux partis engagés dans des relations on/off devaient s’arranger en quelques occasions pour partager le pouvoir.
Le partage du pouvoir est bien entré dans les traditions politiques mauriciennes. On a connu un Anerood Jugnauth intraitable dans le passé mais il fit de la place quand même pour le PMSD et le Parti Travailliste. On voit émerger un Navin Ramgoolam impérial mais lui aussi compose avec des alliés. Navin Ramgoolam a tenté l’expérience de remporter une victoire seul en 2000. Cinq ans après, il a réussi avec le concours d’un petit allié à remporter une majorité de sièges. En 2010, il s’entoure d’un nouvel allié encore. Paul Bérenger a connu un échec avec son aventure solo en 1983. Aux dernières élections, il ne parvient pas à rallier la majorité.
La tradition de partager le pouvoir et l’incapacité d’un parti politique à prendre le pouvoir seul ont engendré à leur tour un nouveau phénomène dans le pays. Il s’agit des dynasties politiques. Bref une libanisation de la politique mauricienne.
La tradition des dynasties politiques avait permis aux différentes communautés du Liban à partager le pouvoir avant que le Hizbullah ne vienne tout bousculer. Ainsi des alliances se faisaient et se défaisaient entre les familles représentant les Chrétiens maronites, les Sunnites, les Druzes et les Chiites. Ainsi, le Président du pays était toujours Chrétien et le Premier ministre, Sunnite. La libanisation à la mauricienne n’a pas encore été perfectionnée en raison de l’arrangement de MedPoint de 2000. En effet, cet arrangement prévoyait l’accession en 2003 de Paul Bérenger au poste de Premier ministre avec la nomination d’Anerood Jugnauth comme Président.
Or, Bérenger perdit les élections de 2005 et Navin Ramgoolam prit la barre. Et quand vint le moment de choisir un nouveau Président en 2008, le Premier ministre décida de maintenir Anerood Jugnauth en fonctions. Il n’est pas à exclure qu’à l’expiration du mandat de sir Anerood en 2013 que la formule libanaise soit appliquée.
43 ans après l’indépendance, les Mauriciens sont-ils maîtres de leur destinée ? Certainement pas. Le monde n’a jamais été aussi interdépendant. Il n’y a plus qu’un seul système économique. Toutes les nations du monde avec l’exception de la Corée du Nord sont reliées par des structures économiques qui assurent l’extraction des ressources, la distribution des services et l’échange des marchandises. Les protections douanières et tarifaires ont été plus ou moins démantelées. Ce qui fait que les économies les plus efficientes vont dominer le marché. Les pays bénéficiant d’économies d’échelle massives, la Chine et l’Inde, se distinguent du lot. C’est dans ce nouveau contexte que l’île Maurice se voit contrainte d’évoluer.
Déjà, la globalisation économique crée un impact négatif sur la balance commerciale de Maurice. Mais le pays profite néanmoins de la globalisation culturelle sur le plan économique. L’accroissement de l’industrie touristique mauricienne est engendré en grande partie par cette globalisation culturelle. Par contre la globalisation contribue à disloquer les structures traditionnelles de la société mauricienne. De nouvelles mœurs véhiculées par les outils de la mondialisation dont les télécommunications instantanées avec leur plate-forme d’Internet et de Facebook envahissent le pays. À leur tour, ces outils engendrent de nouveaux problèmes dont l’érosion du contrôle social. Avec un impact certain sur la question de law and order.
Quand on fêtera les 50 ans de l’indépendance, les dynasties politiques seront peut être toujours là. Il y aura moins de Mauriciens nostalgiques de l’époque britannique. Mais la société traditionnelle aura été encore disloquée par la mondialisation.