L'accession de Maurice à l'indépendance a été au cœur d'un chantage éhonté exercé par le pouvoir britannique, raconte l'historien Jocelyn Chan Low. Sir Seewoosagur Ramgoolam subit une pression énorme à Downing Street, contraint de consentir à l'excision des Chagos afin que soit agréée la proposition d'indépendance. Or, le contexte socio-économique du pays est des plus instables…
L'île Maurice traverse une crise de sous-développement aiguë. Les structures économiques du pays ne répondent plus aux besoins d'une population croissante. Celle-ci a connu un essor considérable en raison de la chute du taux de mortalité, les ravages causés par la malaria ayant été enrayés. Le taux de natalité demeure constant tandis que le chômage conduit déjà bon nombre vers l'immigration.
Le développement éducatif secondaire des années 50, dont les collèges champignons, a produit davantage de détenteurs du School Certificate (SC). Lesquels se retrouvent, cependant, sans emploi. Le niveau de vie baisse, mais les prix augmentent. Les manifestations de jeunes chômeurs grognent dès 1964. Le maintien des services sociaux est devenu onéreux. La Grande-Bretagne envisage de se retirer en 1963, jugeant le moment opportun. Elle reste, toutefois, en place pour d'autres raisons… (lire plus loin)
La conjoncture est des plus difficiles. L'historien Jocelyn Chan Low indique que la première phase d'industrialisation du pays n'est guère brillante, le marché local est trop restreint. L'industrie de la confection ne connaît pas le même développement noté dans celle du sucre. À ce tableau, s'ajoutent un climat politique défavorable et des tensions inter-ethniques larvées. Une première bagarre raciale éclate en 1965 à Trois-Boutiques.
La crise économique perdure toujours en 1967. Année où les discussions au sujet de l'indépendance du pays sont ouvertes et où le charismatique Gaëtan Duval "travaille" les Plaines Wilhems. Jocelyn Chan Low précise aussi qu'une bonne partie de la population générale - composée de fonctionnaires - commence à avoir peur quant à son avenir et se range du côté des anti-indépendantistes, menés par Duval et Kœnig. Une fracture ethnique survient immanquablement.
L'ethnicisation à outrance de la politique aboutit à une 2e bagarre raciale, fin janvier 1968. Elle se déroule essentiellement en région portlouisienne. Jocelyn Chan Low a été en présence des rapports confidentiels émanant des services de renseignements et de la police relativement à ces événements. "Le rapport de la police conclut qu'il n'y a pas eu de complot, bien que certains politiciens aient pu jouer un rôle indirectement de par leur langage outrancier."
"Ce qui s'est passé vraiment relève d'affrontements entre gangs organisés sur une base ethnique." Les "Texas, Mafia et Istanbul" ont été manipulés par des politiciens, laisse-t-on comprendre. Ces mêmes groupuscules pratiquaient le racket et étaient aussi mêlés à la prostitution. Or, le conflit les opposant dégénère de manière meurtrière. Une vingtaine de personnes sont froidement assassinées. La situation nécessite l'intervention des troupes britanniques.
Maurice est le seul pays du Commonwealth à bénéficier d'un traité de défense couvrant aussi la sécurité interne, relève l'historien, avant de poursuivre que la Grande-Bretagne ne voulait pas prendre une telle responsabilité de prime abord. Mais, son ministère de la Défense accepte, cette condition faisant partie du deal de l'indépendance en contre-partie de Diego Garcia. (lire plus loin)
Un regard sur la conjoncture internationale de l'époque est important pour appréhender la situation. Jocelyn Chan Low soutient qu'en donnant l'indépendance à l'Inde, la Grande-Bretagne a cherché à consolider sa position ailleurs. Elle voyait en ses colonies des ressources (militaire, stratégique et économique) importantes lui permettant de maintenir son rôle de puissance mondiale. Or, un rapport d'audit hautement confidentiel devait établir que le Royaume Uni perdait de l'argent avec Maurice, mais que, si elle se retirait, des troubles inter-ethniques pourraient être occasionnés.
Le cas échéant, cela impliquerait une intervention des troupes britanniques. Une situation qui pouvait compromettre la position du pays en tant que relais vers l'Australie, outre de créer des complications diplomatiques… La Grande-Bretagne choisira de rester en place. Qui plus est, en 1963, le Colonial Office finalement envisage l'indépendance de l'île dans le long terme. Mais, "Ramgoolam avait commencé à demander l'indépendance dès 1959."
SSR est assez isolé au sein du Parti Travailliste, sa revendication n'étant pas unanime, d'aucuns estimant prioritaire la résolution de la crise économique. Une déception est éprouvée face à la grandissante opposition populaire. Anthony Greenwood, secrétaire d'État aux colonies, témoignera lors de sa visite d'une manifestation anti-indépendance monstre organisée par le PMSD. Peu après, survient la bagarre de 1965 à Trois-Boutiques. "Pour Greenwood, Maurice n'était manifestement pas prête",commente Jocelyn Chan Low. "Une conférence constitutionnelle était déjà programmée pour septembre 1965 à Londres. Pour les Britanniques, une formule d'association était plus appropriée que l'indépendance."
Mais les Chagos changeront la donne. "Le détachement des Chagos de Maurice et des Seychelles avait pour but la création du British Indian Ocean Territory (BIOT). C'était une priorité parce que la Grande-Bretagne voulait revoir sa position de défense."
Notre interlocuteur de poursuivre qu'une collaboration entre la Grande-Bretagne et les États-Unis débute de manière effective par la location de Diego Garcia. "Cette île était censée servir de base de communication, mais est utilisée comme base militaire. C'était une opportunité pour la Grande-Bretagne d'impliquer les États-Unis dans la question de la défense de l'Ouest."
Il importe de faire ressortir que nous sommes au temps de la Guerre Froide, opposant les États-Unis à la Russie de 1945 à 1991. Diego Garcia représente une base stratégique. La collaboration entre les deux alliés - USA et Royaume Uni - relevait de la plus haute importance. Des pressions sont alors exercées sur le Colonial Office pour l'excision des Chagos. Le ministère de la Défense exige que les Chagos soient intégrés au British Indian Ocean Territory (BIOT).
"Le 10 septembre 1965, le Cabinet britannique exige de Greenwood l'obtention du détachement des Chagos ; dans le cas contraire, le Cabinet irait de l'avant avec un détachement unilatéral. Seewoosagur Ramgoolam subit un chantage éhonté et une pression psychologique énorme le poussant à accepter le détachement des Chagos. Ramgoolam est coincé."
"Le Premier ministre britannique Harold Wilson rencontre SSR le matin du 23 septembre 1965 à Downing Street. Il lui dit : " Soit vous rentrez chez vous avec l'indépendance et nous avons Diego Garcia avec votre accord, ou vous rentrez sans indépendance et nous détachons les Chagos unilatéralement. " Après avoir longtemps résisté, Ramgoolam craque et lui répond que la question des Chagos n'est qu'un détail." C'était un deal indépendance v/s Chagos.
Sir John Rennie, dernier gouverneur Britannique de Maurice, envoie un télégramme (à 11h15) à son officier suppléant le jour même, disant que la Conférence constitutionnelle tranchera en faveur d'élections générales devant décider de l'indépendance du pays au lieu d'un référendum. Le PMSD claque la porte de la Conférence.
"À 14h, Greenwood rencontre la délégation mauricienne pour décider des modalités du détachement. Deux heures plus tard, le secrétaire d'État aux colonies informait le Cabinet que les Mauriciens ont accepté le détachement et que le lendemain, il annoncera que la Grande-Bretagne est en faveur de l'indépendance de Maurice."
Le sort de Maurice était joué ! Ne restait que l'organisation des élections générales, où les Mauriciens ont été appelés à décider de l'orientation du pays en votant le Parti de l'Indépendance. SSR devait retardé cette échéance par peur que la situation ne dérape, au vu des instabilités sociales. Mais, sous la pression du gouvernement britannique, il est contraint d'organiser les élections en aout 1967.
44% des électeurs votent contre. Il n'est pas exclu que les Mauriciens n'auraient pas voté en faveur de l'indépendance si un référendum avait été organisé, comme souhaité par le PMSD. Si 97% des Rodriguais votent également contre, le Parti de l'Indépendance remporte les suffrages. La proposition indépendantiste fait partie de son manifeste. L'indépendance est proclamée au Champ de Mars le 12 mars 1968, à midi, dans une capitale quadrillée par les forces de l'ordre britanniques, dépêchées pour contenir la bagarre raciale de fin janvier 1968.
"Les dépêches officielles de l'époque indiquent que Sir Seewoosagur Ramgoolam était extrêmement déçu. Il s'est battu pour l'indépendance et voulait que la cérémonie du 12 mars soit reconnue de tous et qu'y assistent des personnalités étrangères de renom ainsi que des invités de marque. Mais, la Princesse Alexandra, qui devait représenter la famille royale, ne vient pas en raison des problèmes de sécurité. À un moment, Ramgoolam était tellement déçu qu'il a songé à renvoyer la cérémonie." C'était il y a 40 ans de cela.
Après l'accession à l'indépendance, Maurice passe par une crise financière aiguë. À un point tel que le nouveau pouvoir mauricien se voit dans l'obligation de recourir à une aide d'urgence auprès de la Grande-Bretagne. La somme de £ 4,3 millions est sollicitée pour balancer le budget déficitaire du pays. Jocelyn Chan Low relève l'existence d'un profond pessimisme chez les Britanniques quant à l'avenir de l'île. Dans ses correspondances, Sir John Rennie écrivait : "Never had a British colonial territory gone forward to independance with such a slender margin…"
En 1968, c'était évidemment l'avénement de l'indépendance qui faisait les grands titres des journaux de l'époque. Scope s'est plongé dans les archives pour vous ramener ces quelques articles de presse publiés il y a 40 ans.
Le 7 août 1967, le peuple de l'île Maurice s'est prononcé en faveur de l'indépendance et cette date entrera dans les annales de l'océan Indien. L'homme qui reçoit aujourd'hui la récompense de trente années d'efforts incessants pour conquérir la liberté et la souveraineté de son île natale, garde, le but atteint, toute la clairvoyance des jeunes années, un sens profond de l'humour et le dynamisme indispensable à tout créateur.
En ce matin du 12 mars 1968, peut-être cédera-t-il à la tentation de regarder en arrière. Dans une destinée exceptionnelle, c'est souvent dans l'enfance qu'a été pris le départ. Pour lui Sir Seewoosagur Ramgoolam, une histoire commence le 18 septembre 1900 à Belle-Rive, dans un petit village de huttes, cerné de banians séculaires, au milieu de champs de cannes traversées par un ruisseau, au pied des montagnes dont la couleur change suivant la course du soleil. C'est dans ce décor qu'il passe ses premières années, années de dur labeur…
Aucune date n'est plus grande dans l'histoire de notre patrie bien-aimée que celle de ce 12 mars où, par la volonté de ses enfants, le drapeau de la liberté sera hissé au Champ de mars. Aujourd'hui, comme au lendemain des élections qui ont donné la victoire au Parti de l'Indépendance, nous affrmons que notre but primordial est de rendre notre pays plus grand et plus prospère.
C'est du plus profond du cœur que nous remercions tous ceux, hommes et femmes qui, pendant des années, nous ont aidés jour après jour sur la route difficile de la liberté. Et c'est avec fierté que nous saluons les hautes personnalités qui, venues des quatre coins du monde, se réjouiront avec nous de notre émancipation politique après tant d'années de lutte.
Je salue aussi, du plus profond de mon cœur, la mémoire de nos camarades Anquetil, Rozemont et Seeneevassen qui ne sont pas avec nous pour voir ce jour solennel de l'Indépendance. Libre, indépendante, décidée à travailler et à coopérer à la paix du monde et à sa prospérité, l'île Maurice assume enfin son vrai destin de peuple indépendant. À ses enfants, je fais le vœu de ne pas faillir à la grande tâche qui nous est aujourd'hui confiée.
Le 12 mars, l'île Maurice deviendra indépendante. Pour beaucoup de Mauriciens, il semble que le drapeau national hissé et la dernière salve tirée, la vie recommencera comme avant. Eh ! Bien non ! L'Indépendance, c'est cela, mais c'est aussi autre chose, surtout pour nous, les jeunes. Elle signifie à la fois l'abolition d'un passé odieux en même temps qu'un travail plus suivi, plus intense, une collaboration de tous les instants dans la joie et l'espoir.
D'abord, il faut que nous fassions en sorte que le préjugé racial, ce poison qui a fait tant de mal à notre pays et à d'autres, disparaisse à jamais de cette terre de beauté. Et c'est d'abord à nous, les jeunes, qu'il incombe de le faire disparaître. (…) Prenons la résolution dès aujourd'hui d'aller de maison en maison prêcher la bonne parole, apporter le baume de l'amitié…
"Peu avant mon départ de Londres, la princesse Alexandra m'a confié qu'elle était extrêmement navrée de la décision du Gouvernement britannique et elle m'a prié de transmettre au peuple mauricien l'expression de sa vive déception." C'est ce qu'a déclaré samedi matin M. Anthony Greenwood, ministre britannique du logement et chef de la délégation de la Grande Bretagne, à sa descente d'avion à Plaisance.
Questionné au sujet de la décision du gouvernement de Londres d'annuler la visite de la princesse, M. Greenwood a ajouté : "Alexandra désirait vivement venir chez vous. Le gouvernement dont je fais partie avait toutefois espéré que l'état d'urgence aurait pu être levé avant son arrivée, mais comme cela s'était avéré impossible, l'annulation de cette visite a paru inévitable."
Message personnel de Sa Sainteté le pape Paul VI à l'occasion de l'indépendance de l'île Maurice.
Chers Fils,
Au moment où, unis à tous vos compatriotes, vous inaugurez dans la joie votre indépendance politique, nous désirons partager votre fierté, vous exprimer notre particulière affection, vous encourager avec une bienveillance paternelle et vous adresser les vœux fervents que nous formons pour vous et votre noble patrie.
N'est-il pas, en effet, dans le plan divin que chaque société ayant acquis la maturité nécessaire accède un jour à la responsabilité et prenne place dans le concert des nations ? Mais, voici que vous assumez vous-mêmes les choix de votre politique et des moyens de la réaliser. C'est assurément une heure grave de votre histoire, qui suscite à la fois fierté et appréhension : pour notre part, nous voulons y reconnaître une étape chargée de promesses.
Votre île, qui apparaissait à certains visiteurs comme, "l'étoile et la clef de la mer des Indes", est devenue le creuset où des civilisations européennes, africaines, asiatiques, ont été amenées à se rencontrer, à collaborer, pour créer une patrie nouvelle. (…)
Des dizaines de milliers de Mauriciens ont applaudi frénétiquement, mardi, lorsqu'au son de midi, le drapeau national a été hissé au haut du mât par l'inspecteur R. Palmyre, de la S.M.F. Une minute auparavant, l'Union Jack avait été abaissé par le lieutenant D. E Wenn, du H.M. S Mauritius.
Des centaines de personnes se dirigent vers le Champ de Mars dès le début de la matinée. Une heure avant la cérémonie, elles arrivent par milliers dans des autobus, des camions, des fourgons et des autos.
10 hres : Les invités arrivent en flot continu. On entend des acclamations : c'est l'auto IND 1 dans laquelle ont pris place le premier ministre et Lady Ramgoolam.
La garde d'honneur, composée des hommes de la Special Mobile Force, vient prendre pace au centre même de la carte géographique de Maurice, tracée sur la pelouse face aux tribunes.
10 hres 54 : Les défilés commencent. C'est la garde d'honneur qui passe, au son d'une marche militaire, devant la loge de leurs excellences.
Les musiciens de la Police font ensuite une parade qui est très applaudie. Le dragon et le loup chinois viennent danser devant la loge du gouverneur général. Une pétarade éclate.
Après une parade de musiciens militaires britanniques, deux hélicoptères du K.S.L. I se livrent, face à la loge du gouverneur général, à des numéros d'acrobatie qui tiennent la foule en haleine.
11 hres 57 : Le moment tant attendu par Sir Seewooagur et ses amis est arrivé. Lentement le gouverneur génénral, Sir John Shaw Rennie, et le premier ministre se dirigent vers la pelouse. Ils sont au pied du mât et font face à l'Union Jack.
11 hres 59 : Le drapeau britannique est abaissé tandis que l'orchestre de la Police et les musiciens britanniques exécutent le God save the Queen. S.S.R. est au garde à vous. Sir John fait le salut militaire. Midi : Le drapeau mauricien est hissé au haut du mât. L'hymne national retentit. Les canons de la S.M.F. tirent une salve de 31 coups pour saluer cette accession.